L’histoire nous enseigne que l’utilisation de la queue de cheval dans les traditions bamiléké serait liée aux anciennes conquêtes et aux guerres tribales qui opposaient les peuples voisins : les Bamiléké et les Bamoun.
À cette époque, les batailles étaient souvent déséquilibrées. Les guerriers bamoun disposaient d’animaux imposants dont le dos servait de monture aux combattants. Ces animaux, qui inspiraient la crainte et la terreur sur leur passage, étaient désignés en langue locale par le terme Nyὰmdiaŋə, littéralement « animal de parade », où diaŋə signifie « parade ». Ce terme désigne le cheval. Face à ces imposantes montures, les guerriers bamiléké étaient souvent terrifiés. Leur puissance et leur taille semblaient les rendre invincibles.
La rencontre décisive
Un jour, au cours d'une bataille, deux soldats bamiléké se retrouvèrent séparés de leur bataillon. Alors qu'ils cherchaient à rejoindre les leurs, ils aperçurent un chef de guerre bamoun isolé du champ de bataille. Les deux soldats décidèrent de saisir cette occasion. Ils prirent leur courage à deux mains et se lancèrent à l'attaque, avec l'intention de tuer le guerrier.
Mais, dans la précipitation, ils ne s'en prirent pas directement au cavalier. Ils frappèrent plutôt la jambe du cheval à coups de machette. L'animal s'effondra brutalement, entraînant son cavalier dans sa chute. Les deux soldats se jetèrent alors sur le chef de guerre et le tuèrent à coups de machette.
Le trophée de la victoire
Après leur victoire, les deux soldats se retrouvèrent face à un problème : ils ne pouvaient pas ramener l'animal au village. Sa taille et son poids rendaient son transport impossible. Ils décidèrent alors de couper la queue de l'animal de parade afin de rapporter au village un témoignage de leur exploit.
À leur arrivée, le chef du village aperçut la queue de cheval. Sans même attendre que les soldats lui racontent ce qui s'était passé, il comprit qu'ils revenaient d'une victoire. Il ordonna alors aux gardes de faire résonner les tam-tams et les tambours afin d'annoncer publiquement la victoire remportée sur l'ennemi.
Une danse de victoire fut exécutée : Kwǐ Cʉὰncò. C'est au cours de cette célébration que la queue de cheval aurait été levée pour la toute première fois, devenant ainsi un symbole de victoire, de bravoure et de triomphe. Depuis lors, chaque fois qu'une victoire est célébrée en pays bamiléké, la queue de l'animal de parade est brandie comme signe de victoire.
La queue de cheval dans les danses de victoire
Au fil du temps, plusieurs danses ont accompagné les célébrations de victoire. Lorsque les peuples bamiléké remportaient une bataille ou une guerre, la danse pratiquée pouvait notamment être Nzwə. La queue de cheval devint alors bien plus qu'un simple objet : elle devint un trophée, un symbole de courage et la mémoire matérielle d'une victoire remportée sur l'adversaire.
La victoire sur la mort
Mais la queue de cheval ne se limite pas aux célébrations guerrières. Lors des cérémonies funéraires, elle peut également être soulevée. À première vue, cette pratique peut sembler paradoxale : pourquoi brandir un symbole de victoire lors d'une cérémonie consacrée à la mort ? La réponse se trouve dans la conception traditionnelle bamiléké de la mort.
En territoire bamiléké, l'on ne meurt pas : l'on se métamorphose à travers son successeur.
Zenù METCHEZIN
Ainsi, lorsque la queue de cheval est levée lors des cérémonies funéraires, elle peut être comprise comme le symbole de la victoire de la vie sur la mort. La personne disparue n'est pas considérée comme totalement anéantie. Elle continue d'exister à travers sa descendance, son nom, son œuvre, sa mémoire et surtout celui qui lui succède.
La queue de cheval devient donc le symbole d'un passage : celui d'une vie qui quitte le monde visible pour se poursuivre autrement. Elle raconte une victoire ancienne. Elle célèbre les vivants. Et, lors des funérailles, elle rappelle que la mort n'est pas une fin, mais une transformation.
